Le corps de l’apprenant pour communiquer

Christine Renard, professeure de FLE, permet aux apprenants de « se décoincer » :  travailler le contact visuel, la posture et l’expressivité.

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Bonjour Christine, pourrais-tu te présenter?

Je suis professeure de français langue étrangère à l’Institut des langues vivantes de l’Université catholique de Louvain, en Belgique. Je suis également formatrice de formateurs et, à ce titre, je me déplace régulièrement en Belgique et à l’étranger.

Les deux disciplines vers lesquelles j’ai été naturellement attirée, sans doute à cause de mon tempérament, sont les activités ludiques et les activités théâtrales.

J’ai fait de la déclamation pendant six ans et je fais toujours actuellement partie d’une troupe de théâtre.  J’ai également suivi plusieurs formations auprès de comédiens et de metteurs en scène belges.  C’est un univers qui me fascine, qui me nourrit énormément, tant à titre privé que professionnel.  J’ai très vite pressenti que ces techniques pouvaient apporter un plus dans le parcours des apprenants et j’ai eu envie de transférer ce que j’avais appris dans ce domaine à l’enseignement/apprentissage des langues.

 

Pourquoi t’être intéressée au corps de l’apprenant ?

Parce que je constate chaque année que les apprenants qui arrivent dans mes cours sont pour la plupart très coincés dans leur corps, très démunis face à la prise de parole en public, même si c’est un exercice qu’ils ont pratiqué pendant de nombreuses années dans le cadre scolaire.

On ne les a pas outillés ou très peu par rapport à ce type de prestation.  Je trouve cela très dur parce que cela reste une source de stress intense et très souvent mal géré.

J’ai donc pris l’habitude, pour les « décoincer », de commencer chacun, ou presque, de mes cours par des activités courtes, issues de l’univers ludique ou théâtral.
Ces espaces privilégiés en début de cours ont également pour fonction, en favorisant les interactions naturelles, de souder le groupe, de dynamiser les apprenants, de les engager plus activement dans leur apprentissage ultérieur et, bien sûr, de travailler la langue ! Chaque exercice s’accompagne en effet d’un enjeu linguistique (lexical, grammatical ou autre).  Les apprenants « incorporent » la langue.  Ce sont des exercices qui leur permettent de prendre conscience du caractère multimodal de la communication et de tout ce que le langage non verbal apporte à la communication, pour mieux apprendre, comprendre et se faire comprendre.

Un autre avantage de débuter les cours de cette façon c’est que cela donne la possibilité à chacun, dans les premières minutes du cours, de prononcer quelques mots en français.  Cela les amène à prendre la parole plus facilement par la suite.  Le premier pas, le plus difficile, étant déjà fait !

Je constate également que, grâce à cette approche et au lâcher-prise qui l’accompagne, la parole et la créativité se libèrent.  Les apprenants prennent plus d’assurance, ils articulent mieux, ils parlent avec une voix mieux posée, plus assurée.  Cette langue «étrangère », par le plaisir qu’elle leur procure, leur devient plus familière.

Faire agir le corps de l’apprenant passe parfois par des choses très simples comme la lecture collective d’un texte, debout, en cercle.  La lecture prend alors une dimension très différente et les lecteurs  y mettent naturellement plus d’expressivité.  Cela permet de rompre avec l’image scolaire de l’étudiant assis derrière son banc et cela les familiarise progressivement avec la posture de prise de parole en public, avec qualité d’ancrage (élimination des déplacements parasites) et contact avec le public en présence.  La lecture peut aussi se faire en espace : tous marchent de façon aléatoire dans l’espace et chacun, quand il le sent, lit une phrase du texte jusqu’à ce que celui-ci soit terminé.  C’est un exercice assez magique parce que chacun est concentré et la lecture se fait toujours de façon relativement fluide.  On peut aussi demander aux apprenants d’écouter un texte tout en marchant dans une partie dégagée de l’espace classe et, une fois la lecture terminée, d’aller chuchoter à l’oreille des personnes qu’ils rencontrent un phrase qu’ils ont retenue.

Je leur propose également des activités plus complexes ou plus explicitement corporelles: lectures expressives et en situation de textes, mimes (d’émotions, de personnages, d’expressions imagées…), jeu théâtral (enregistrement de sketchs et prestation lors d’un spectacle interculturel que nous organisons chaque année au sein de notre Institut…).   Mais quel que soit le degré de complexité de l’exercice, les fils rouges sont : précision de la posture, contact visuel avec son/ses partenaire/s, son public et expressivité.  Ce sont les trois points qui traversent toutes les activités.  À chacune d’entre elles, j’ajoute certaines spécificités : le volume de voix, l’utilisation appropriée de la gestuelle, l’articulation, l’intonation, les modulations vocales…

Lorsque je suis amenée à donner des formations, j’insiste très souvent sur le fait qu’il faut impérativement instaurer une progression.  En effet, ce ne sont pas des activités anodines, elles sont souvent déstabilisantes pour les apprenants qui viennent, pour la plupart, d’un enseignement très classique.  Il y a donc parfois des résistances de leur part à entrer dans cette dynamique. Il faut par conséquent, avec beaucoup de bienveillance, amener les apprenants à oser, à dépasser leurs craintes du jugement, à faire taire leur petite voix d’autocensure.  On commencera donc toujours par des activités collectives, où chacun est « logé à la même enseigne ».  Ce n’est que par la suite, quand le climat de confiance sera installé, que chacun se sentira appartenir au groupe, que l’on pourra amener les apprenants à « s’exposer » de façon individuelle. J’insiste aussi sur l’importance pour l’enseignant de commencer par des activités dans lesquelles il se sent bien, qu’il maitrise ou qu’il pense pouvoir maitriser facilement.  Cette notion de sécurité, pour tous les intervenants, me semble très importante lorsque l’on aborde ce champ.

Pour conclure, je dirais que, dans ce monde qui est en plein bouleversement, qui appelle à un nouvel équilibre, à de nouvelles perspectives, il me semble essentiel de (re)créer du lien et que ce passage par la communication « incorporée », je dirais même plus (à l’instar des Dupondts que tous les « Tintinophiles connaissent), solidaire, fait que ces jeunes, qui viennent de toutes les parties du monde avec des cultures, des représentations, des acquis différents, se rencontrent sans doute plus authentiquement.  En tout cas, j’y crois. Et je pense qu’en tant qu’enseignants, nous avons un rôle à jouer par rapport à la foi que ces jeunes peuvent avoir dans leurs ressources, dans la richesse que peut représenter la vraie rencontre avec l’autre, dans l’avenir.

 

Aurais-tu trois (ou 5, selon ton inspiration du jour) activités à recommander ?

– Lorsqu’il s’agit de revoir le vocabulaire d’une leçon, je propose aux apprenants de se mettre en cercle et, à l’aide d’une balle virtuelle (pour notamment éviter les parasitages liés à la chute de la vraie balle), je leur demande de capter le regard de quelqu’un du groupe et de lui « lancer » cette balle virtuelle en prononçant un mot issu de la liste qu’ils ont dû revoir.  L’apprenant qui a reçu la balle, la lance à son tour en prononçant également un mot.  Les bénéfices de cet exercice, par rapport à une révision « classique », sont multiples : dynamisme, volume de voix et articulation plus soignés, étant donné que le partenaire doit bien entendre et comprendre ce qui est dit.
Cette activité avec une balle fictive peut se décliner de mille façons : on peut l’utiliser simplement avec plusieurs adjectifs de couleur qu’on lance simultanément.  Cela favorise la concentration (il faut être attentif parce que plusieurs « balles » circulent) et les effets s’en ressentent par la suite, pendant le cours.
On peut également demander aux apprenants de « lancer » des mots en travaillant sur des associations de sons ou de sens, cela réactive leurs connaissances lexicales et les familiarise progressivement à l’improvisation.

– Je leur propose aussi des activités de défis sur deux lignes.  Par exemple, ils se placent face à face, je leur donne une lettre de l’alphabet et le premier d’une des deux lignes qui trouve un mot (nom commun, adjectif, adverbe ou verbe à l’infinitif) s’avance énergiquement d’un pas, frappe le sol du pied, dit le mot et remporte un point pour son équipe.
Dans la même dynamique, on peut faire deux rangées, face à l’enseignant (comme à l’école primaire avant d’entrer en classe).  Les deux apprenants qui sont au début des deux rangées devront répondre correctement le plus rapidement possible à la question posée par le professeur.  Quand l’un des deux a répondu, il remporte le point pour son équipe.  Les deux apprenants vont alors se placer en bout de file pour laisser la place à deux nouvelles personnes.  Dans ce cas, je leur donne par exemple des débuts de phrases qui imposent l’emploi du subjonctif ou de l’imparfait ou du passé composé.  On peut aussi utiliser cette formule pour le vocabulaire de tous les domaines vus en classe. Par exemple, trouver le plus rapidement ce que l’on trouve dans une salle de bain, ce qu’un tel corps de métier utilise comme instrument…  On peut aussi leur demander de trouver le plus vite possible une solution à une situation problématique.

– Je leur propose aussi des marches dans l’espace pour les amener à croiser les regards des autres, à explorer les émotions, à libérer la gestuelle.  Par exemple, je leur demande de se déplacer en faisant des mouvements les plus amples possibles et, quand je claque des mains, ils doivent tous se figer dans la position dans laquelle ils sont.  Je cite alors le prénom de l’un d’entre eux qui doit me dire ce qu’il est en train de faire en utilisant la formule « Je suis en train de … ».  C’est la position dans laquelle ils sont quand ils se figent qui doit les inspirer.  Pas question d’anticiper, on est dans l’improvisation !  Cet exercice révèle le côté souvent étriqué de la gestuelle.  Les apprenants ont souvent beaucoup de mal à s’ouvrir physiquement, à explorer l’espace qui leur est donné.  A partir de là, quand tout le monde s’est exprimé, on peut procéder à la mise en commun des verbes qui ont été cités dans l’exercice, on peut les classer par catégories qu’on peut ensuite compléter.  A ces verbes, on peut ajouter des compléments « cueillir une pomme » et encore un autre « Cueillir une pomme dans un arbre », on peut encore y ajouter des adjectifs « Cueillir une belle pomme rouge dans un arbre », un adverbe « cueillir délicatement une belle pomme rouge dans un arbre »…  Une fois ce travail accompli, on le garde précieusement (photo du tableau par exemple) pour pouvoir le réutiliser ultérieurement comme support, lors d’un apprentissage linguistique spécifique, par exemple celui des prépositions, celui de l’accord de l’adjectif…

– Souvent, en début de semestre, je leur demande, après avoir fait le tour des prénoms, debout, en cercle (les prénoms en entier, en ne disant que les voyelles, en ne disant que les consonnes) et après les avoir divisés en deux groupes égaux, de se placer le plus rapidement possible par ordre alphabétique.  Le groupe qui termine le premier et qui a constitué une belle ligne droite a gagné.  On peut aussi appliquer cela à la taille, du plus petit au plus grand pour pratiquer les comparatifs.

– Un autre exercice que je fais lorsque je travaille le passé composé et l’imparfait, c’est l’exercice que j’appelle « La voix au-dessus de la montagne ».  Je demande à deux étudiants de se mettre face à face dans la partie de la classe qui offre le plus d’espace en longueur.  Je leur demande, à l’un de penser à une phrase qui commence par « Quand j’étais petit.e, je… », à l’autre de penser à une phrase qui commence par « Hier matin, je… » ou « Hier soir, je… ».  Un fois qu’ils ont chacun leur phrase en tête, je demande à l’un de dire sa phrase et de reculer d’un pas.   Ce n’est qu’à ce moment-là que le deuxième pourra, à son tour, prononcer sa phrase et reculer d’un pas.  Ils font cela jusqu’à ce que l’espace le plus grand possible soit créé entre eux et ils doivent par conséquent adapter leur volume de voix à l’espace qui les sépare : plus ils s’éloignent, plus ils doivent parler fort.  Je fais généralement précéder cette activité d’un échauffement à la respiration ventrale pour protéger les cordes vocales.  Au-delà du fait d’utiliser l’imparfait et le passé composé, cet exercice est intéressant à plus d’un titre, : d’abord, la confrontation des deux phrases qui n’ont pas de lien entre elles est souvent amusante, ensuite le fait de répéter plusieurs fois la même phrase fait que l’articulation de celle-ci s’améliore, enfin on remarque qu’avec l’augmentation du volume, l’intonation utilisée change progressivement, avec parfois quelques marques d’impatience dans le ton de la voix.   Ce qui est aussi intéressant dans cet exercice c’est de faire remarquer à l’apprenant qu’accepter le silence (attendre que l’autre ait terminé son déplacement) dans la prise de parole n’est pas facile et que cela a pourtant toute son importance quand il s’agit de capter l’attention du public.

 

Si on veut en savoir plus sur tes travaux ou entrer en contact, comment faire ?

On peut me contacter via mon adresse mail : christine.renard@uclouvain.be.

Ou via Linkedin : https://www.linkedin.com/in/christine-buckens-renard-92926a27

 

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